Psychanalyse

Fragments d'interviews  - 2 -




 
Commençons par la question des symptômes. On entend dire qu'en psychanalyse, les symptômes ne sont pas importants aux yeux de l'analyste. C'est vrai ?

Oui, il y a cette phrase un peu bousculante : " Vos symptômes ne m'intéressent pas ". Ça, c'est la petite histoire, les coulisses, et c'est effectivement une phrase incompréhensible quand on ne l'éclaire pas. C'est une façon brutale de dire que la personne de l'analysant ne se réduit pas à un symptôme ou à un comportement, quand bien même celui-ci occasionne une grande souffrance. Que vous vous plaigniez d'une douleur chronique non organique ou que vous vous rongiez les ongles, que vous soyez d'une jalousie maladive ou qu'un trouble compulsif vous pourrisse la vie, cela n'a aucune importance. La psychanalyse vous considère dans votre entier. L'image du symptôme équivalant à la partie émergée d'un iceberg a maintes fois été utilisée. J'ai envie de dire qu'on peut à la rigueur considérer le symptôme comme le bout de fil qui dépasse d'une pelote de laine toute emmêlée. Il faut bien commencer par quelque chose, alors généralement l'analysant va commencer par tirer sur ce bout-là. Mais ce qui est  très intéressant, c'est qu'au fil des séances, le symptôme laisse très vite la place à d'autres sujets.

Quels sujets ?

C'est différent chez chaque personne puisque chaque histoire est singulière. Et lorsque je parle d'histoire personnelle, j'ai envie d'attirer l'attention sur une idée reçue qui montre la méconnaissance qu'a le public de la psychanalyse. Combien de fois ai-je entendu la réflexion " J'avais raconté toute mon histoire, je n'avais plus rien à dire ; mon analyse était alors terminée ". Grossière erreur puisque c'est parfois à ce moment-là, lorsque le silence s'installe, que tout commence vraiment. Quant aux sujets évoqués au cours d'une analyse, ils sont innombrables. Tout doit pouvoir être abordé, parfois difficilement, avec réticence, honte ou colère, mais au bout du compte, on s'aperçoit toujours que la parole libère et éclaire.

Le psychanalyste est-il vraiment le praticien idéal à consulter lorsque l'on va mal ?

Si, dans votre souffrance, vous cherchez un étai, une béquille, alors vous faites fausse route. Le psychanalyste n'est pas là pour vous soutenir ni pour vous apporter des solutions. Il ne va pas vous consoler et vous conseiller de faire ceci ou cela pour vous en sortir. Il est là pour vous offrir un miroir vous permettant de voir de vous ce que vous ne pouvez pas voir, ni avec votre famille, ni avec vos amis, ni avec un thérapeute comportemental. De la même façon, à la sempiternelle question " Est-ce que vous pouvez faire quelque chose pour moi ? ", inutile d'attendre une réponse de la part du psychanalyste ; il n'y a pas de trousse de premiers secours, pas de recettes, pas de techniques standardisées qui permettraient d'apporter réconfort, bien-être ou solution. Le psychanalyste vous place devant l'obligation de partir à la découverte de vous-même, de votre vérité, de vos ressources et de vos limites.

Sur la question de la gratuité de la première consultation, quel est votre avis ?

J'estime qu'il n'y a strictement aucune bonne raison pour qu'une seule façon de faire prévale sur cette question. Certains analystes ont une logique consistant à dire que la première rencontre ne fait pas l'objet d'un paiement, et d'autres ont un avis différent. Pour moi, la première rencontre équivaut à une séance comme une autre. Elle marque une démarche, une volonté, un désir, un appel, une demande. Sauf exceptions, tout au long de la séance, l'analysant potentiel verbalise, il se raconte. Il n'y a donc pour moi aucune raison de faire de cette séance un acte gratuit. Ceci dit, cette non-gratuité ne remet absolument pas en cause le fait qu'à l'issue de l'entretien, il puisse y avoir, de part ET d'autre, le choix d'aller au-delà, ou de ne pas donner suite. Mais quelle que soit la décision de la personne, et de l'analyste, le temps écoulé est un temps dû.

Qu'est-ce qui peut faire qu'un analyste refuse un patient ?

Plutôt que de donner une raison à un refus éventuel, je préfère souligner que si l'analyste ne se sent pas confortable, dirons-nous, en présence de telle personne, c'est qu'il y a une raison. Et que cette raison soit consciente ou non, elle doit faire partie du travail de contre-transfert de l'analyste. Ça ne veut pas dire qu'il ne nous arrive jamais de refuser ; cela veut juste dire qu'il est de notre devoir de nous interroger sur ce qui fait blocage.

La question de la fréquence des séances ...

Une question qui fait encore partie des tartes à la crème ! Sans faire preuve d'un quelconque intégrisme en la matière, et tout en reconnaissant que chacun a son propre rythme, je ne trouve pas productive une analyse qui n'aurait pas au minimum une fréquence hebdomadaire. L'idéal étant au moins de deux séances.

Cela signifie que vous refusez de travailler avec une personne qui voudrait ne venir qu'une fois tous les 15 jours ?

Je lui demanderais, à la fin du premier entretien, de prendre quelques jours pour réfléchir. Si elle maintient son idée, alors une analyse ensemble ne sera pas possible. Ce n'est pas à l'analysant de poser le cadre de l'analyse, surtout lorsque la condition exprimée par l'analyste est étayée par des arguments relevant de l'efficacité et ne repose pas sur un quelconque caprice. Ceci dit, je tempère ma réponse en admettant qu'il arrive parfois qu'une fréquence de deux semaines puisse être acceptée, soit lorsqu'il y a une impossibilité manifeste à venir plus souvent, soit lorsqu'il apparaît utile de démontrer au bout d'un moment à l'analysant l'aridité de sa demande, et donc sa responsabilité dans le résultat obtenu. Et puis, il y a les situations où la personne démarre avec une fréquence hebdomadaire et trouve ensuite des prétextes pour espacer les séances. Le contrat est alors modifié unilatéralement et cela impose un réaménagement du contrat de la part de l'analyste.

L'argent en analyse semble tenir une place importante ...

Il tient d'abord une place capitale en tant que signifiant. Au fil d'une analyse en effet, c'est un sujet que l'on retrouve dans moult recoins, vêtu de tous les déguisements possibles. C'est aussi un sujet important parce que l'on n'achète pas une analyse ; on ne la paie pas comme on paierait un kilo de tomates. Et en disant cela, je ne suis pas en train d'évoquer l'aura de tel ou tel analyste qui justifierait un tarif plus élevé que d'autres, de la même façon qu'il y aurait de très belles tomates et des tomates moins belles, ce qui justifierait une différence de prix. Non, je parle de ce qui fait la valeur de la somme investie dans la démarche analytique par un analysant. En quoi la somme que je débourse à la fin de ma séance est-elle la somme juste ? C'est-à-dire la somme que j'estime être en adéquation avec le travail fourni et en rapport avec ma capacité financière.

C'est ce que l'on appelle "le prix de la parole" ?

Oui, il arrive en effet que l'on demande à une personne quel est le prix qu'elle accorde à sa parole. Ce qu'elle est capable de payer pour son analyse. Un étudiant qui a le désir d’engager une démarche analytique et qui, pour financer ses études et son analyse, travaille le soir et le week-end, montre par là-même l’importance qu’il accorde à sa démarche. Il lui sera donc demandé un montant en cohérence avec ses ressources, un montant qui lui permette de faire ce travail et surtout de le faire dans la durée. De la même façon, un chef d’entreprise à qui l'on demande d'annoncer ses revenus se verra réclamer un montant en cohérence avec sa capacité financière. Et puis, au-delà de ce que je viens de dire, cette idée d'une certaine mutualisation me tient très à coeur. Et bien évidemment, un large éventail de réponses apparaît lorsque l'on pose la question du prix de la parole. Il y a des réponses qui dénotent une dévalorisation, là où d'autres révèlent une grandiosité évidente. Il y a des réponses où l'on entend la capacité à lâcher, et d'autres où l'on sent une rétention presque vitale. En analyse, on doit être en mesure de parler d'argent avec la même facilité qu'on aborderait n'importe quel autre sujet.

Y a-t-il autre chose d'important par rapport à l'argent dans le cadre fixé à la cure ?

Il y a évidemment ce qui sera souvent la conséquence ou la manifestation des résistances. Une personne ne vient pas à sa consultation et n'a pas pris la peine de prévenir au moins 48 heures à l'avance : sa séance est due. Elle ne vient pas à une deuxième séance, toujours sans prévenir : cette deuxième séance est due. Elle ne vient pas une troisième fois : le contrat est définitivement rompu et l'analyse s'arrête.

Et si la personne rappelle plus tard ? Je veux dire quelques semaines ou quelques mois plus tard ?

Eh bien, il faut lui rappeler sa dette. Si elle désire reprendre son analyse, elle devra s'acquitter de sa dette. Rien que de très normal.