cas cliniques
Trahi par ses maîtresses


En hypnose cathartique, il se produit naturellement une régression des sentiments. Le sujet retrouve des émotions qu'il n'a pas pu affronter et qui, pour pouvoir être exprimées aujourd'hui avec une relative aisance, se parent de symboles. L'histoire qui suit va nous apporter une nouvelle preuve de la valeur thérapeutique d'une démarche en hypnose active.

Etienne est un jeune étudiant qui souffre d'un terrible sentiment d'infériorité. Tout au long de ses études, il a peiné lors de beaucoup d'examens et ce, malgré une intelligence brillante. Ses connaissances très vastes surprennent toujours ses professeurs lors des épreuves écrites mais, à la moindre prise de parole, Etienne perd tous ses moyens. Je ne veux pas parler du trac que nous connaissons tous plus ou moins et que nous finissons, sinon par surmonter, du moins par oublier une fois que nous sommes lancés dans l'action. Non, je parle d'un handicap profond qui empêche l'expression du moindre mot. Chez Etienne, cela prenait des proportions qui effrayaient les examinateurs. Une heure avant sa prise de parole, il sentait déjà la panique se manifester et enfler en lui. Face au jury, il était pris de tremblements incoercibles et il fallait systématiquement l'emmener à l'infirmerie.

Dans sa vie quotidienne, Etienne s'excuse sans cesse et sans raison ; il se sent coupable pour une vétille, ne s'affirme jamais et éprouve par ailleurs une méfiance maladive à l'égard du sexe féminin. Sa personnalité falote prêterait à sourire si la douleur de vivre ainsi ne se lisait dans son regard implorant et dans les gestes qu'il fait pour se tordre les mains.

Lors de notre premier entretien, il me pose de nombreuses questions sur l'hypnose, les techniques, le contrôle qu'il pourra conserver de lui-même. Je comprends qu'il craint de s'abandonner et veut s'assurer d'être en totale sécurité. J'accorde en conséquence tout le temps nécessaire à ce dialogue avant de tenter une première induction.

Et puis, c'est la surprise ! Alors que je m'attendais à de fortes résistances, Etienne répond aussitôt à mes injonctions. Son visage s'anime, il a une moue de dégoût, ou de haine peut-être, je ne sais pas. Et il commence aussitôt son récit.

- La femme du bureau des locations a une tête de rat. Elle ne me sourit même pas. Je comprends pas, j'ai toujours aimé les rats ! Elle a les lèvres pincées, elle me fait comprendre que je la dérange, qu'on n'a pas idée de demander des choses pareilles. Derrière ses lunettes, les yeux font une fente et, quand elle se lève, je vois bien qu'elle serre les fesses. C'est quelqu'un d'étriqué, qui doit tout compter et mesurer, jusqu'à l'envergure de son pas et celle de sa respiration. Y'a des gens comme çà, on peut pas les aimer ! Faut les haïr, c'est écrit dans leurs yeux. Je hais cette femme et elle le sait. Mon calme la met hors d'elle. Habituellement, j'en suis sûr, elle fait craquer les visiteurs en quelques minutes. Elle prend sûrement le temps de les humilier, de les rabaisser, de les castrer. On doit ressortir de son bureau avec une envie de suicide. Avec moi, son petit jeu ne prend pas. (Il ricane). Ça glisse sur moi et ça lui reste en travers de la gorge. Elle tord la bouche et serre davantage les mâchoires. Je suis sûr qu'elle voudrait mordre dans ma sérénité, la déchiqueter, me mettre hors de moi. C'est raté. Je lui fais un sourire enfantin, désarmant sûrement. Jeannie m'avait bien dit qu'elle ferait son cinéma !
- Qui est Jeannie ?
- C'est une amie. Elle connaît cette femme ; elle la déteste. Elle m'a conseillé sur la façon de l'aborder. Surtout, ne pas la braquer, sinon c'est fichu ! Alors, je la braque pas. Je l'imagine, rentrant chez elle à pieds par une nuit d'hiver. Il fait bien sombre et, soudain, elle se trouve nez à nez avec moi. Ha ha, on rigole moins, hein ?... T'as peur que j'te mette un taquet, hein ?...
Il secoue la tête et a un petit rire.
- Je suis toujours devant elle, dans son bureau, ça sent le moisi ! Ça fait une bonne demi-heure que j'attends. Pour rien, bien sûr ! Elle finit par revenir avec l'adresse que j'ai demandée. Je dis merci mais j'ai envie de lui écraser la tête.
Ses sourcils se froncent et il rentre la tête dans les épaules.
- Qu'y a-t-il ?
- Ce matin, j'ai cru qu'il allait faire beau. On voyait des belles tâches de ciel bleu et puis, ça n'a pas duré. Maintenant, il pleut des cordes et le ciel est tout gris. C'est bas, épais, gluant... Les passants ont beau être habillés de couleurs vives, j'ai l'impression de les voir en noir et blanc. C'est pas possible que ces gens aient un but ! J'arrive pas à croire qu'ils vont délibérément quelque part. On dirait que leurs yeux sont morts, que leurs sourires ont été figés avec de la laque il y a très longtemps. J'arrive à voir à travers leurs manteaux, à travers la peau de leur poitrine ou de leur dos. Je vois des mécanismes, des poulies et des courroies, de roues dentées rongées par la rouille. Je vois du métal partout ! Et j'entends toutes ces pièces qui grincent... ça me fait grincer des dents !
Les mâchoires d'Etienne sont crispées, il a toujours les sourcils froncés.
- Où êtes-vous maintenant ? Parlez-moi de ce qui vous entoure.
- Je ne suis plus dans le centre-ville ; je crois que je suis dans la banlieue. Les pâtés d'habitations sont plus espacés. Ils sont séparés par des terrains vagues, des arbustes rachitiques. Il y a peu de réverbères, presque plus de passants. Les maisons de béton ont des formes froides et pointues. On peut pas vivre là-dedans! Je n'arrive pas à concevoir l'existence d'êtres humains dans ces bâtisses. On y meurt sûrement très vite, on s'étonne même de durer si longtemps, on sait plus si on a encore quelque chose d'humain. Jeannie dit que des êtres qui s'aiment peuvent vivre n'importe où, même dans la maison la plus laide, dans le quartier le plus sordide. Moi, je crois pas. C'est curieux... (il se tortille sur son fauteuil), cette sensation que je vois à travers tout. Derrière le béton des murs, je devine des silhouettes debout. Elles portent des habits gris et se tiennent la gorge à deux mains. La tête en arrière, elles regardent le plafond avec des yeux effarés. Leur bouche est ouverte, trop ouverte. Aucune voix ne s'en échappe. Juste des râles, des plaintes, des bruits de poumons qui cherchent un peu d'air...
Etienne semble oppressé, il s'agite de plus en plus comme si lui aussi cherchait de l'air.
- Là, là, à 3, vos yeux vont voir une autre scène. 1, 2, 3.
Son corps s'apaise et il se met à respirer normalement.
- L'adresse donnée par la femme à la tête de rat ne me dit rien. Je suis perdu...
- N'y a-t-il personne à qui vous pouvez demander votre route ?
- Si, il y a quelqu'un, un policier. Je lui demande ma route. Je marche longtemps sous la pluie. C'est désagréable, je suis trempé. Maintenant, j'arrive dans un quartier étrange. Je sais que c'est là. La première idée qui me vient à l'esprit, c'est que cet endroit est habité par des personnes très âgées.
- Qu'est-ce qui vous fait dire cela ?
- Je crois que c'est les jardins à l'abandon. J'aime bien les jardins à l'abandon et je crois que je me plairai ici. Toutes les maisons sont vieilles, lourdes, sombres. Il y a beaucoup de volets clos et, là où ils sont ouverts, j'aperçois derrière les vitres des ombres immobiles. Les rideaux sont en dentelle, vous savez, comme ceux que les grand-mères font au crochet... Je pense à une cheminée, un gros chat, des édredons, des parquets qui craquent, des odeurs de cire... Je ferme les yeux, je sens l'odeur de la terre trempée par la pluie, l'odeur du renfermé... Non, plutôt de moisi, du bois des vieilles armoires, du linge bien plié et peu utilisé. Mes cheveux sont trempés. (Il avance la main devant lui). Oh, le joli bruit !
- Quel bruit ?
- J'ai agité la clochette suspendue au portail.
- Quelqu'un apparaît ?
- Oui, la porte s'ouvre. C'est une vieille dame aux cheveux blancs. Elle a des petites lunettes rondes et un fichu de laine sur les épaules. Elle demande ce que c'est et je dis que je viens pour la chambre à louer. Je dois faire très propre parce qu'elle me fait tout de suite signe d'entrer.
Il sourit candidement.
- Vous allez entrer ?
- Oui, je marche jusqu'au perron sur un petit chemin dallé. Plusieurs dalles sont brisées, des mauvaises herbes poussent partout. A droite, il y a un petit arbre - fruitier, je crois, mais je sais pas lequel. Le sol est couvert de ses feuilles, ça fait des plaques marron qui luisent sous la pluie. (Il fait une grimace de douleur). Marron, plaques marron, marron...
- Qu'y a-t-il ?
- Maladie, marron, plaques...
- Que voulez-vous dire ?
On dirait que d'un coup, le film s'arrête. Etienne a l'air d'avoir eu, l'espace d'un instant, une idée parasite et l'a évacuée. C'est peut-être dommage mais les choses sont dites lorsqu'elles sont mûres pour être dites. Nous verrons plus tard si nous avons l'explication de cette aversion pour ces plaques marron et du lien qu'elles ont avec les problèmes d'Etienne.
- Vous êtes dans la maison, maintenant ?
- Non, toujours dans le jardin. A gauche, il y a des massifs de fleurs sans fleurs, des tiges couleur rouille, deux ou trois statuettes brisées, une tonnelle d'osier. Une vieille chaise en métal est plantée dans le sol. On dirait que ça fait des années qu'elle est plantée comme çà, inutile. Plutôt désespérant, non, de ne plus sentir le contact de la moindre fesse ! Même la plus timide des fesses serait la bienvenue, le derrière le plus pincé... (il sourit), celui de la femme du bureau des locations, par exemple. (Redevenant grave) Oui, c'est tout désolé dans ce jardin !
- Regardez ailleurs. Regardez la maison. Comment est la maison ?
- La maison ? Elle est faite de grosses pierres qui ont dû un jour être blanches et que le temps a beaucoup assombries. Des tâches de mousse..., j'ai envie de caresser le mur... Tiens, voilà la vieille dame qui me parle. Elle est en haut des marches et elle fait "Bonjour, jeune homme". Je sens tout de suite qu'elle me trouve sympathique. Elle me regarde de la tête aux pieds, me fait entrer, referme la porte, me précède dans la cuisine. Je me sens mal à l'aise.
- Est-ce que vous en connaissez la raison ?
- Non, je sais pas... Je me demande si je ne ferais pas mieux de partir... C'est juste une impression, l'impression qu'il va m'arriver quelque chose...
Etienne est pris soudain de tremblements violents et je décide de m'en tenir là pour cette séance. Je le ramène à l'état de veille et lui demande ses impressions et ses commentaires.
- Qu'est-ce que vous croyez que j'ai raconté ? demande-t-il. Vous croyez que c'est une vie antérieure ? En tout cas, je me sens mal à l'aise, maintenant. Comme une envie de vomir. C'est juste au bord des lèvres mais j'ai peur de vomir.
- Vous avez peur de vomir, réellement, vous voulez dire ?
- Quand j'étais enfant, je faisais très souvent ce qu'on appelait des crises de foie. Pour moi, vomir c'est atroce. Ado, je m'achetais des médicaments tout seul pour empêcher les vomissements de se produire.
- Mais pourquoi ?
Il me regarde avec de gros yeux effarés.
- Parce que, quand je vomis, j'ai l'impression de voir la mort en face de moi. C'est atroce!

Lors de la séance suivante, Etienne me dit qu'il a eu toute la semaine un sommeil agité. Il s'est souvent réveillé en sueur et avec des palpitations, en proie à des cauchemars dont il ne gardait aucun souvenir. Il a une image très parlante pour me donner son avis sur ce qui s'est passé. "Il y a au fond de moi une vieille mare et nous avons jeté des pierres dedans. Cela a remué la vase et assombri l'eau. Les gros monstres qui somnolaient tout au fond ont été dérangés et ils sont remontés à la surface".
Etienne s'est entraîné tout au long de la semaine et la séance démarre très vite. J'ai à peine terminé mon induction qu'il est déjà ailleurs.

- C'est drôle, je suis de nouveau dans la maison. On dirait que je ne suis plus angoissé. Nous sommes dans la cuisine. Moi sur une chaise et la vieille dame dans le fauteuil, près de la cuisinière. Je lui dis que je suis étudiant, que je recherche une chambre, qu'au bureau des locations on m'a donné son adresse. (Il a un petit rire).
- Pourquoi riez-vous ?
- Parce qu'elle se met à faire de grands gestes et à hausser le ton. Elle dit qu'il était temps qu'ils se bougent, tous ces fainéants, que, du temps de son pauvre mari, ils se remuaient un peu plus, qu'à cette époque, bien sûr, ils étaient intimes avec le Maire et puis, que le Maire était mort.
Il se tait et a l'air d'écouter la suite.
- La vieille dame parle encore ?
- Oh oui.
- Que dit-elle ?
- Elle dit "Maintenant, ils savent que je suis seule et ils en profitent. Mais bon, bon, je parle, je parle et vous voulez sûrement que je vous renseigne un peu, n'est-ce pas ? Il y a deux chambres à louer. Elles sont à l'étage. Les fenêtres donnent sur le jardin de la maison qui se trouve derrière. Vous verrez çà tout à l'heure".
A nouveau, Etienne se tait.
- Que faites-vous maintenant ?
- Je dis que je voudrais visiter. Elle dit "Oui, bien sûr, vous allez visiter mais je n'ai pas terminé. Ici, pas de visites, personne d'autre que vous dans la chambre. Je veux la paix et le silence. Bien, autre chose : le ménage. Vous ferez bien sûr votre lit vous-même, vous tiendrez toujours votre chambre bien rangée. Une fois par semaine, une bonne fait le ménage de la maison. Oh, ce n'est pas une maniaque de la propreté mais je n'ai pas le choix. On n'en trouve plus qui ont le respect du travail bien fait. Un jour, il y aura la guerre et elles viendront toutes manger dans la main. Bon, donc, cette fille fera la poussière aussi chez vous. En échange, c'est normal, vous participerez aux corvées du chauffage. Il faudra monter du bois de la cave pour la cuisinière et les cheminées. Il faudra bien sûr payer le bois que vous utiliserez pour la cheminée de votre chambre. Voilà, et pour finir, sachez que les repas se prennent toujours à heure fixe. Je ne tolère aucun retard. Pas de questions ?".
Etienne pousse un petit sifflement, l'air de dire que la vieille dame n'est pas commode
- Qu'allez-vous faire ?
- Je crois que je vais visiter. Oui, voilà, elle tape sur le sol avec l'extrémité de sa canne et dit que nous allons visiter. Elle se lève et me précède dans l'escalier. Les marches de bois sombre... Les troisième, quatrième, septième, neuvième et douzième craquent. Le tapis est tout usé et il est retenu par des tiges de métal doré. Voilà, on est à l'étage. Il y a quatre portes. A gauche, celle de la chambre de la vieille dame, puis celle de la salle de bains, puis celles des deux chambres à louer. Elle ouvre la porte de droite et dit que c'est la chambre disponible. J'ai un regard pour la porte d'à côté et elle secoue la tête. Elle dit que celle-ci est déjà louée, qu'une jeune fille arrivera dans trois jours, qu'il s'agit de quelqu'un de très bien, qu'elle a été présentée par ses parents, que c'est une très bonne famille... Elle commence à m'ennuyer, cette bonne femme !
A son visage, Etienne montre qu'il n'est pas content. Je lui demande s'il veut rester dans cette scène ou aller ailleurs.
- Non, il faut que je reste, il va se passer quelque chose.
- Que va-t-il se passer ?
- (Son corps se crispe). Je sais pas encore...
- Bien, détendez-vous. A 3, vous allez continuer à visiter la maison. 1, 2, 3.
- (Il se détend à nouveau). Je suis dans "ma" chambre. Il y a un grand lit, une table, une chaise, une armoire, une table de nuit. Rideaux, puis double-rideaux en velours d'un rouge passé. Un crucifix de bois au-dessus du lit. En face, un tableau qui représente un paysage en hiver. Par terre, deux tapis dont on aperçoit par endroits la trame. Une cheminée. Il fait un froid glacial (il croise les bras sur sa poitrine). Je m'approche de la fenêtre, j'écarte les rideaux. De ce côté aussi, le jardin est à l'abandon. Il est séparé du jardin voisin par un mur de pierre. Tous les jardins du quartier se ressemblent. Les maisons aussi. Je me retourne vers la vieille dame, je souris et je dis que c'est parfait, que je prends la chambre, que j'ai très peu d'affaires à apporter, que je voudrais emménager le lendemain. Elle dit qu'il n'y a pas de problème à condition que je paie d'avance et elle regarde en l'air. J'hésite...
- Que se passe-t-il ?
- Eh bien, je ne sais pas si j'ai raison de venir ici. Mais en fait, je crois que je n'ai pas le choix. Je sors mon argent et je paie la vieille dame. Cela me fait drôle. Je n'ai presque plus d'argent. Il va falloir que je trouve un travail. Vite.
- Vous n'avez pas de travail ?
- Non, c'est difficile en ce moment.
- C'est difficile pour vous, ou bien pour tout le monde ?
- C'est dur pour tout le monde. On est en pleine crise.
- Tout le pays est en crise ?
- Oui, tout le pays.
- Où est la vieille femme maintenant ?
- La voilà qui redescend l'escalier la première. Arrivée en bas, elle se retourne vers moi. Je... (il s'agite, son visage s'empourpre), il me reste quelques marches à descendre et elle me regarde descendre... (il s'agite davantage).
- Qu'y a-t-il ?
- J'en ai marre de cette bonne femme ! Elle regarde mes jambes et j'ai honte !
- Pour quelle raison ?
- Parce que je boîte. J'ai honte et je la hais ! Elle demande si j'ai du mal à marcher...
- Qu'avez-vous aux jambes ?
- Je lui réponds que c'est rien, que je suis tombé la veille en glissant sur des feuilles mortes mouillées par la pluie... Je... Voilà, je m'en vais.
- Et elle, que fait-elle ?
- Elle a presque refermé la porte d'entrée mais elle me rappelle. Elle dit "Au fait, vous êtes Monsieur comment ?". Elle est comme la femme à la tête de rat, j'ai envie de l'écraser (il serre les poings).
- Est-ce que vous lui répondez ?
- Oui, je lui souris et je dis "Michael, Madame, appelez-moi Michael" (il prononce le prénom à l'anglaise).
Et soudain, Etienne se met à pleurer.
- Qu'y a-t-il ?
- Je sais pas... A nouveau ce pressentiment... Je devrais pas rester là...
J'hésite. Je pourrais calmer le jeune homme et poursuivre la séance mais il me paraît encore fragile et je le ramène lentement à la réalité en lui suggérant une grande sérénité au réveil.

La semaine suivante, Etienne a les yeux brillants. Il m'annonce tout de go que c'est sa dernière séance. Comme je cherche à connaître les raisons de cette certitude, il me dit que son sommeil a été encore plus perturbé, qu'il a fait des cauchemars abominables dans lesquels la mort était toujours présente. Il y avait du sang, des cadavres.
- Je sais que je vais avoir la clé aujourd'hui. Ce sera peut-être dur, mais je vais savoir la vérité.
Et puis, comme s'il se souvenait de quelque chose :
- Ah oui ! J'allais oublier de vous dire. Dans les rêves, les gens parlaient souvent anglais.
- Est-ce que vous vous souvenez de la façon dont vous avez prononcé votre prénom la dernière fois ?
- Oui, à l'anglaise. Je crois que l'agencement des rues, le genre des maisons, tout cela me fait penser à l'Angleterre, une Angleterre vieillotte, peut-être au siècle dernier, peut-être la banlieue d'une grande ville. Je ne sais pas bien.
L'induction est rapide. Les globes oculaires d'Etienne se mettent à bouger sous les paupières et le récit redémarre.
- Ouah ! (il a un grand sourire).
- Où êtes-vous ?
- Dans la chambre de ma voisine. Je suis... (il a un petit rire), je suis au lit avec elle. Je vois la pendule sur la commode. Il est quatre heures et il fait jour à la fenêtre. C'est donc quatre heures de l'après-midi.
- L'heure est-elle importante ?
- Euh... Oui, car dans la journée, la vieille dame reste en bas. Le soir, dans sa chambre, elle nous entendrait. Alors, je retrouve ma voisine l'après-midi.
- Elle n'est pas au collège ?
- Si, mais elle a fini tôt ce jour-là.
- Vous la voyez souvent ?
- Une à deux fois par semaine, ça dépend.
- Cela fait longtemps que vous êtes pensionnaire dans cette maison, maintenant ?
- Deux mois, et je peux dire que je m'ennuie pas !
- Que voulez-vous dire ?
- (Il a l'air de ne pas comprendre sa réaction). Je sais pas pourquoi j'ai dit çà.
- A 3, vous allez savoir. 1, 2, 3.
A nouveau, il sourit comme un gamin pris en flagrant délit de vol de confitures.
- C'est parce qu'elle n'est ni la seule, ni la première.
- De qui parlez-vous ?
- De la petite d'à côté. Je veux dire que ce n'est pas la seule fille...
- Qui y a-t-il d'autre ?
- Quelques jours après mon arrivée, un matin, on a frappé à la porte de ma chambre. C'était la petite bonne. Elle m'a tout de suite plu et je crois que je ne lui étais pas indifférent non plus. On s'est retrouvé au lit. L'après-midi, la vieille dame m'a demandé ce que j'avais fait pendant que la bonne nettoyait ma chambre. J'ai dit que je l'avais aidée parce que je n'aime pas qu'on touche à mes affaires. Je crois qu'elle m'a cru.
- Et cette fille, vous la revoyez ?
- Bien sûr ! Elle vient toutes les semaines et, chaque fois, on passe un bon moment.
Les ébats amoureux ne semblent pas d'une importance quelconque dans son récit et je l'invite à changer de scène.
- Je suis à la fenêtre, dans ma chambre. La nuit est tombée. Je suis un peu triste.
- Pour quelle raison ?
- Je n'ai pas trouvé de travail intéressant. Je fais des petites choses à droite et à gauche mais ce n'est pas çà. Et puis, les filles commencent à m'énerver sérieusement...
- Que se passe-t-il avec elles ?
- La petite bonne veut que je l'épouse. Elle dit qu'elle a parlé de moi à son père et que je dois l'épouser. Quant à ma voisine, elle est devenue d'une jalousie maladive.
- Et c'est important ?
Le visage d'Etienne pâlit et le jeune homme se met à nouveau à trembler.
- Oui, c'est important.
- Pourquoi est-ce important ?
- Je... je sais pas.
- Dé-ten-dez-vous. A 3, vous allez avancer dans le temps jusqu'à un événement important. 1, 2, 3. Où êtes-vous ?
Hurlement d'Etienne. Je sursaute. Le jeune homme hurle de douleur et sa tête va de gauche à droite. Il crie "Non, je vous en supplie" d'une voix désespérée.
- Michael (je prononce à l'anglaise), que se passe-t-il ? Dites-moi ce qu'il se passe.
Maintenant, il sanglote et son corps demeure crispé.
- Ils me frappent, ils m'envoient des gifles, des coups sur tout le corps...
- Qui vous frappe ?
- Je crois que c'est la police.
- La police ? Mais pour quelle raison ?
- La vieille dame est morte. On l'a retrouvée assassinée à la cuisine et tout le monde dit que c'est moi (il pleure).
- Où êtes-vous en ce moment ?
- En prison. Une espèce de cave... J'ai froid. Il y a une table et des hommes derrière..
- Qui sont-ils ?
- (Il secoue la tête). Je sais pas, je suis fatigué, j'ai mal, je leur dis que j'ai mal et ils continuent à frapper.
- Pourquoi pense-t-on que vous avez tué la vieille dame ?
- Ils disent que j'avais besoin d'argent, que j'ai voulu voler ses économies, que je l'ai torturée pour la faire parler...
- Est-ce vrai ?
- Non, bien sûr que non ! Je la haïssais, mais pas au point de la tuer !
- Il n'y a personne pour vous défendre ?
- (Il sanglote très fort). Non. Même les filles m'ont accusé.
- Elles ont témoigné contre vous ?
- Oui, toutes les deux.
- Mais pourquoi ont-elles fait cela ? Est-ce qu'elles étaient dans la maison lorsque cela s'est passé ?
- Non... La haine, la jalousie... Je me suis énervé, une fois, à force de les entendre me demander de les épouser... Elles se vengent. Elles ont dit au jury que j'étais pas normal... Non, s'il vous plaît, ne frappez plus...
Soudain, un dernier cri, déchirant. Puis le silence.
- Michael !... (silence)... Michael ?
Le silence, toujours. Un long moment. Et puis, enfin :
- Tout est fini. Je n'ai plus mal.
- Où êtes-vous ?
- Toujours en prison, mais je ne suis plus sur ma chaise. Je vois tout comme si j'étais au plafond. Il y a ces trois hommes derrière la table qui avaient l'air de me juger, et puis il y a ceux qui me frappaient. Tout ça n'a plus d'importance. Je sens que je m'éloigne de plus en plus de cet endroit. Les images deviennent floues... Je n'ai plus mal, je n'ai plus d'émotions (il a un pauvre sourire), je veux dormir longtemps...

Les connexions que le jeune homme établit au sortir de la séance éclairent ses réactions actuelles. Comme un leit-motiv, une phrase revient dans sa bouche : "Je comprends maintenant pourquoi...". Depuis, Etienne a entrepris une psychothérapie, chose qu'il n'aurait jamais faite auparavant. Il avance rapidement dans ses découvertes, se réapproprie un passé occulté et découvre qu'il peut vivre une vie "normale", si tant est que l'on puisse utiliser ce terme commun pour parler de l'équilibre et de l'harmonie retrouvés.