cas cliniques
Une dent qui parle


Elodie a 28 ans. C’est une jolie jeune femme, apparemment énergique, enthousiaste, qui aime son métier d’hôtesse d’accueil, sa maison, son épagneul... et son compagnon. Lors de notre première rencontre, elle dit venir consulter pour des douleurs dentaires très localisées, apparues quelques mois plus tôt et dont personne ne parvient à trouver l’origine. Elle a vu plusieurs dentistes, a fait une radio des sinus, un panoramique dentaire... Rien ! Elle a des dents superbes et, même en y mettant la meilleure volonté du monde, personne ne parvient à dénicher la moindre carie ni le moindre abcès. Et pourtant, elle souffre, de jour comme de nuit ! Les doses d’antalgiques qui l’apaisent un peu sont de plus en plus fortes et handicapent nettement sa vie personnelle et professionnelle.

Lorsqu’elle commence à aller au-delà de la plainte et à parler d’elle, elle dresse le portrait de sa mère, son père, sa soeur jumelle, son épagneul breton. Elle dit aussi qu’elle vit avec un homme de 22 ans plus âgé qu’elle, qu’ils s’aiment profondément, que leur quotidien est ce qu’elle a toujours rêvé de vivre, qu’elle est pleinement heureuse et a l’impression d’être l’héroïne d’un conte de fées. Au coeur de notre échange, finit par apparaître une tristesse évidente, profonde, due au fait qu’Elodie n’aura pas d’enfant alors qu’elle aurait voulu en avoir plusieurs. “Pour quelle raison ?”. “Parce que mon compagnon a déjà une grande fille et ne veut pas d’autres enfants à son âge”. Un kleenex passe...


Pendant deux ou trois séances, j’invite Elodie à vivre une transe hypnotique passive, reposante, récupératrice et que j’approfondis progressivement. Elle ressort de ces séances sereine et stupéfaite d’avoir “oublié” ses douleurs dentaires. “Même avec le paracétamol ou l’ibuprofène, je n’ai pas connu cette paix depuis des mois”, dit-elle. Cet apaisement semble pourtant ne pas la combler car le mystère demeure ! “J’aimerais quand même comprendre pourquoi j’ai mal. Même si j’adore être en hypnose, je ne vais tout de même pas passer ma vie dans un autre état de conscience pour ne pas souffrir !”.

La semaine suivante, j’induis la transe hypnotique comme lors des séances précédentes. Cette fois, au lieu de faire vivre à ma patiente un temps de passivité et de bien-être, je l’invite à entrer en contact avec la dent douloureuse, à lui dire bonjour, à lui demander si elle accepte de communiquer avec nous. Et la dent répond, avec une voix de petite fille ! Nous apprenons qu’elle se prénomme Lucile (?...), qu’elle souffre car elle porte un secret inavouable, qu’elle est désolée de faire souffrir Elodie mais qu’elle ne peut “pour l’instant” faire autrement. Je saute sur l’expression “pour l’instant” et je demande à Lucile si elle accepterait de se confier un jour à Elodie. La réponse tombe : “Peut-être”. Je vous laisse imaginer la stupeur d’Elodie au moment du debriefing ! Une dent qui parle ! Elle hésite entre l’émerveillement et le “c’est n’importe quoi !”.

Lors de la séance suivante, après moult tergiversations, Lucile accepte de murmurer quelque chose à l’oreille d’Elodie, des mots qu’Elodie commence par former avec ses lèvres sans qu’aucun son ne  sorte de sa bouche. Puis, peu à peu, un murmure s’échappe et j’entends à plusieurs reprises : “Kittie... Kittie... lait !”. Du moins, je perçois alors ces sons phonétiquement, sans comprendre leur sens. Aussitôt, de grosses larmes coulent sur les joues d’Elodie. Elle sort de sa transe et se met à pleurer à gros sanglots. Puis :
- Kittie, c’était ma chatte. Je l’adorais. Je l’appelais comme çà : Kittie, Kittie, lait ! et je lui montrais à la main une coupelle remplie de lait, et elle venait se frotter contre moi. Elle adorait le lait.
Elodie redouble de sanglots et j’apprends qu’un jour, Kittie a disparu sans qu’on sache ce qui lui était arrivée. Elodie avait alors 7 ou 8 ans.
Un animal familier qui disparaît de l’environnement d’un enfant, cela peut être effectivement bouleversant et marquer profondément une petite fille. Toutefois, quel est le rapport avec la dent ?... Il manque une pièce dans le puzzle !

Séance suivante. Lucile parle à nouveau à Elodie, dont les lèvres forment toujours des mots sans qu’aucun son s’échappe de la bouche. Puis, comme la semaine précédente, un murmure se fait jour et je commence à discerner les mots, les mêmes que la première fois : “Kittie, lait ! Kittie, lait !”. Cela dure longtemps. L’idée me vient que l’inconscient d’Elodie cherche à lui transmettre un message et que ce message a besoin de temps pour pouvoir être accepté, traduit, interprété, intégré. Et soudain, le silence ! Les traits d’Elodie se figent avant de laisser transparaître une indicible souffrance, une infinie tristesse. Elle va alors pleurer pendant un long quart d’heure, sans pouvoir parler.

Le debriefing sera éloquent et comme souvent, fort surprenant.
- J’ai compris ce que m’a dit Lucile. Cela n’a rien à voir avec Kittie. J’entendais sans arrêt ces mots sortir de ma bouche “Kittie, lait ! Kittie, lait !”, et peu à peu les mots se sont déformés ou du moins, je les entendais résonner autrement dans ma tête, et soudain, j’ai entendu “Quitte-le ! Quitte-le !”. Lucile me disait de quitter mon compagnon, avec lequel je n’aurai jamais d’enfant !

Les deux séances suivantes, à nouveau passives, permettront à Elodie (j’allais écrire Lucile !) de prendre une décision sereine quant à l’avenir de son couple et le respect de son désir d’enfant. Quant aux douleurs dentaires, elles ont totalement disparu après la dernière séance active.