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• Régis Jauffret : Microfictions

• Jacques Julliard : "Comment la gauche a capitulé"

• Gambetta : "L'État doit être laïque"

• Les violences sexuelles... et les autres

• Y a-t-il toujours un surmoi dans le cerveau ?

• Affaire Harvey Weinstein : la grande hypocrisie

• Analyste, et citoyen !



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Janvier 2018


Microfictions 2018

Vient de paraître « Microfictions 2018 », de Régis Jauffret. En 2012, dans Libération, il écrivait une tribune intitulée « Affaire Fritzl : pourquoi l’Autriche m’attaque ».

« L'inceste sur un enfant — fût-il un petit de 1 an ou 2 — n'est passible en Autriche que de trois années de prison lorsque le père commet ce crime. Si c'est l’oncle, il ne risque qu'un an. Qui en Europe s’en soucie ? […] Celui qui ne hurle pas avec moi pour exiger de l’Autriche un changement immédiat de sa loi, est complice de cette ordure qui, en ce moment, viole son enfant. »



(L'Obs, 12 octobre 2017)

Jacques Julliard : "Comment la gauche a capitulé"


"[...] La gauche de gouvernement a changé de logiciel, elle a effectué, sans le dire, un tête-à-queue idéologique qui a déconcerté le peuple, les ouvriers, et les a conduits à se détourner d’elle : voilà déjà longtemps que le Front national est devenu le premier parti ouvrier de France. Mais elle a déçu plus largement encore parce qu’elle a abandonné ce qui constituait sa matrice.

Quelle est cette matrice ?

A l’origine, la gauche, c’est l’alliance du progrès scientifique et technique et de la justice sociale. L’un entraînait l’autre. Ça ne marche plus.

Soyons juste : l’une des raisons de cette désaffection est d’abord que les revendications que portait la gauche ont été en grande partie satisfaites. Si on avait dit à un ouvrier du début du XXe siècle qu’un jour il y aurait en France des congés payés, des allocations familiales, une assurance-chômage et la CMU, il ne l’aurait pas cru. Mais on ne peut pas vivre sur un bilan. Le courant social-démocrate doit désormais penser l’avenir et continuer de lutter contre les méfaits du capitalisme. Mais, pour ça, il faut d’abord comprendre ce qui s’est passé, l’admettre et en tirer les leçons.

Que s’est-il passé ?

Depuis la fin du dernier mandat de François Mitterrand, la gauche a abandonné son système de valeurs et modifié son modèle culturel. Et d’abord sur l’école, longtemps garante du pacte républicain, fondée sur le primat de l’instruction et du savoir. L’école était le symbole de l’idéal de gauche, ce qu’on a longtemps appelé la promesse républicaine, autrement dit la promesse de permettre à chacun, selon ses possibilités propres, d’aller aussi loin que possible, grâce au savoir considéré comme émancipateur. L’école républicaine avait été conçue comme un instrument d’excellence destiné à tirer l’ensemble du corps social vers le haut.

Or, sous l’influence de la sociologie, notamment celle, double, de Pierre Bourdieu et de Philippe Meirieu, on a substitué à cet idéal un objectif de lutte contre les inégalités. Or l’école n’est pas faite pour ça. Elle est faite pour instruire. Si en instruisant, en diffusant le meilleur savoir, elle peut aboutir à réduire les inégalités sociales, tant mieux. Mais ce n’est pas son objet principal.

De même, la médecine n’est pas faite pour réduire les inégalités de santé, elle est d’abord faite pour guérir. Dans son analyse du rôle des institutions, le sociologue américain Robert Merton distingue deux fonctions : l’une « patente », qui correspond à son utilité directe ; l’autre « latente », qui résulte de l’idéologie en vogue du moment, autrement dit une fonction dérivée.

Dans le cas de l’école, c’est cette fonction dérivée qui est devenue principale, au point qu’on a supprimé progressivement dans l’enseignement tout ce qui pouvait être facteur d’inégalités. L’objectif d’égalité s’est substitué à celui d’instruction. On a donc traité les matières enseignées, on les a adaptées en fonction de différences supposées des élèves. C’est contradictoire avec la mission originelle de l’école, qui est de dispenser un savoir, et contradictoire avec l’idée d’universalité, qui est de considérer les élèves comme des élèves et non comme appartenant à une catégorie, quelle qu’elle soit.

Cette inversion perverse des objectifs a donc produit des résultats pervers. L’égalitarisme a renforcé les inégalités, comme le démontrent aujourd’hui les enquêtes internationales. A Sciences-Po, par exemple, on a décidé de supprimer l’examen de culture générale. Quelle en est la conséquence ? La culture générale est désormais l’apanage des enfants de bourgeois ! C’est quand même inouï ! Je regrette profondément qu’il ait fallu attendre l’arrivée d’un ministre classé à droite pour restaurer les valeurs et les principes républicains. Je rappelle que la notion d’excellence n’est pas une idée de droite, c’est une idée de gauche. La défaite de l’école est bien, hélas, la défaite de la gauche.

Cette inversion des valeurs par rapport aux objectifs d’origine de la gauche, vous la retrouvez aussi dans d’autres domaines ?

Évidemment. Et dans un domaine aussi fondamental que celui de la justice sociale. La gauche a substitué à son idéal de justice sociale, fondé sur l’universalité, un objectif de lutte contre les discriminations. La défense des droits de l’homme, des individus et des spécificités catégorielles est devenue un programme de substitution à celui de progrès social. La volonté de parvenir à l’égalité de représentation entre les hommes et les femmes en est un exemple parmi d’autres.

Mais l’égalité hommes-femmes, c’est un combat de gauche, non ?

Bien sûr, comme la défense des droits de l’homme. Et il faut aussi souligner que l’égalité formelle a souvent masqué les inégalités réelles. Je ne conteste donc pas la légitimité de ces combats-là. Mais le paritarisme hommes-femmes doit-il remplacer le paritarisme social ? Ce discours doit-il occulter celui de la promotion sociale des salariés, indépendamment de leur sexe ? J’observe que, concernant les femmes, personne ne dit qu’il faudrait d’abord se préoccuper du sort des femmes de ménage ou des caissières de supermarché ! On a substitué la politique des quotas à celle du mérite. On a considéré que le plus important était la répartition des catégories au détriment du mérite républicain, notion de gauche là encore, il faut le rappeler.

Vous dénoncez une inversion des valeurs sur la laïcité aussi ?

Oui ! L’acceptation de toutes les différences a été substituée au refus de prendre en compte la religion des citoyens dans leur traitement par les pouvoirs publics. Au-delà de la République qui reconnaît les cultes et la liberté de culte, la laïcité, c’est le refus des différences, c’est le fait de considérer que la dignité de l’homme réside dans ce qui est commun aux êtres humains. Or on a remplacé ce principe par du « diversitarisme », qui consiste, au contraire, à fonder la dignité de l’homme sur ce qui les distingue. Là encore, la gauche a adopté un logiciel qui n’était pas le sien. Souvent aussi, il faut bien le dire, pour des raisons de clientélisme électoral.

C’était aussi par souci de lutter contre le racisme. Ça, c’est de gauche !

Comme toujours, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Se dresser contre le racisme est un devoir pour les hommes de gauche comme pour tous les républicains. Mais le problème s’est inversé : ceux qui refusent de considérer que la société ne serait, au fond, que la somme de tous les particularismes sont aujourd’hui traités de racistes. Si vous défendez l’idée que tout le monde doit avoir le même menu à l’école ou le même programme scolaire, vous êtes qualifié de raciste.

Certains vous reprochent d’avoir cédé à l’islamophobie...

Ce sont eux qui cèdent à l’intimidation islamiste ! S’il y a quelque chose qui s’apparente au racisme, ce n’est pas l’islamophobie, c’est l’islamisme, qui distingue entre les individus selon leur religion.

Vous parlez dans votre livre de « question musulmane », et non de « question islamiste ». C’est entretenir une forme de confusion...

Mais cette confusion existe, malheureusement ! L’islamisme n’est pas étranger à l’islam. C’est une tendance radicale de l’islam. Mais ni l’un ni l’autre ne font la différence entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Or c’est à la condition de faire cette différence que la question de sa compatibilité avec la République ne se posera plus. Et c’est bien sur cette confusion des deux pouvoirs que jouent les milieux intégristes islamistes, qui ont restauré des rituels religieux publics destinés à séparer les fidèles du reste de la nation. Pour reprendre le mot fameux de Clermont-Tonnerre à propos des juifs, il faut tout accorder aux musulmans comme individus, et ne rien leur accorder comme religion en tant que telle. Du reste, l’alignement qu’on fait, sous prétexte d’impartialité, entre le christianisme et l’islam est totalement erroné. On semble oublier que le christianisme en Occident a inventé la laïcité, même s’il ne l’a pas toujours respectée, alors que le refus de cette laïcité est pour le moment consubstantiel à l’islam, qu’il soit modéré ou radical.

C’est pourquoi le renouveau d’anti-christianisme, et pas seulement d’anti-cléricalisme, sert d’alibi à un certain nombre d’hommes de gauche qui se refusent à regarder les réalités en face.

On vous accuse d’être passé à droite...

Je ne vais pas changer tout d’un coup parce que j’ai réussi à convaincre la droite de la justesse d’un certain nombre de combats ! Je ne vois pas ce qu’il y a « de droite » à défendre l’universalisme, hérité de la philosophie des Lumières. Je pense au contraire que la tentation particulariste qui est celle de la gauche est un grave glissement. Je n’ai jamais changé, ni sur l’école, ni sur la République, ni sur la laïcité. Il ne faudrait pas oublier que si la droite s’est engouffrée dans ces combats-là, c’est parce que la gauche les avait abandonnés ! Quand je défendrai des positions de droite, il faudra me le dire...

Mais certains vous le disent. Ils vous reprochent même d’écrire dans « le Figaro »...

J’observe que ceux qui le relèvent me reprochent d’écrire dans ce journal, mais ne me disent jamais : « Tu as écrit des choses fausses dans le Figaro. » [...]"
http://www.laicite-republique.org/jacques-julliard-comment-la-gauche-a-capitule-l-obs-12-oct-17.html












Dimanche 24 décembre 2017









Vendredi 22 décembre 2017

Gambetta : "L'État doit être laïque"

« Nous voulons que cette République française organisée par la concorde et l’union des bons citoyens, s’imposant également à tous, même à ceux qui n’en voulaient pas, ramène la France dans ses véritables traditions en assurant les conquêtes et les principes de 1789 et au premier rang de tous, le principe suivant lequel la puissance publique doit être affranchie dans son domaine et l’État doit être laïque.

J’entends par là un État qui au-dedans comme au dehors aura ce caractère éminemment civil, positif, humain, des principes contenus dans l’immortelle Déclaration des droits qui forme la base de notre droit public depuis quatre-vingts ans [...]

Les affaires religieuses sont affaire de conscience et par conséquent de liberté. Le grand effort de la Révolution française a été pour affranchir la politique et le gouvernement du joug des diverses confessions religieuses. Nous ne sommes pas des théologiens, nous sommes des citoyens, des républicains, des politiques, des hommes civils : nous voulons que l’État nous ressemble et que la France soit la nation laïque par excellence.

C’est son histoire, c’est sa tradition, c’est son caractère entre tous les peuples, son rôle national dans le monde. Toutes les fois qu’on a agi autrement, toutes les fois qu’on l’a fait servir aux desseins d’une secte religieuse quelle qu’elle soit, elle a dévié, elle s’est déprimée et affaissée, et toujours de grandes chutes ont correspondu dans notre histoire à ces grandes erreurs. Ce que nous avons à lui demander c’est de prendre résolument parti pour elle-même, pour ses idées, pour son génie et pas plus qu’elle n’a voulu incliner vers la Réforme elle ne doit incliner vers l’ultramontanisme, nous continuons l’œuvre de nos pères, la Révolution française préparée par les hommes de la France du XVIIIe siècle, par la France de la raison, du libre examen [...]

Mes chers concitoyens nous ne devons jamais laisser échapper l’occasion de nous expliquer sur les principes et les affaires de la démocratie républicaine, afin que ceux qui sont de bonne foi et qui ne nous connaissent pas apprennent quelle est notre pensée tout entière. Je [...] le répète, ce que nous voulons c’est la liberté partout et en premier lieu la liberté de conscience assurée pour tous : mais avant tout, par-dessus tout, nous considérons que la mise en œuvre de la liberté de conscience consiste d’abord à mettre l’État, les pouvoirs publics en dehors et au-dessus des dogmes et des pratiques des différentes confessions religieuses, à mettre la France à l’abri aussi bien des empiètements du sacerdoce que de l’empire. C’est là le commencement et la fin de la liberté civile, qui engendre la liberté politique. »

Léon Gambetta, discours du 23 avril 1875 à Belleville.









Dimanche 17 décembre 2017

Les violences sexuelles... et les autres


Dans l'édito précédent, j’évoquais le bien-vivre ensemble, les notions de limite, le cadre de la loi. Je voudrais plus précisément aujourd’hui m’arrêter sur le sujet des violences, et plus particulièrement des violences sexuelles, dont on parle beaucoup depuis quelque temps.

Agir pour tenter d’enrayer l’explosion des violences sexuelles passe à mon sens par 3 impératifs.

Premièrement, l’éducation. Elle est le socle, le fondement de la façon dont une société se structure, évolue, et se détruit. L’éducation des nouvelles générations relève à la fois de l’école de la république et des parents.

Pour ce qui est de l’école de la république, cela implique que le sujet soit amplement évoqué, d’une façon transversale à de nombreuses matières enseignées et tout au long de la scolarité, et ce depuis le plus jeune âge. Quant aux parents, qu’il y en ait parfois qui ne soient pas à la hauteur, qui démissionnent ou qui ne disposent pas eux-même du socle nécessaire pour transmettre ce qui doit être transmis, ça c’est hélas propre à bien d’autres sujets. On peut juste espérer que, peu à peu, si l’école républicaine effectue vraiment un travail de fond, ce travail façonne les futurs parents dans le bon sens.

Deuxièmement, après l’éducation, l’accompagnement des victimes de violences.

Il implique de repenser tout le parcours de réparation et de réintégration d’une victime dans son environnement familial, professionnel, social. Cela va de la formation de tous les personnels accueillant des victimes, à la prise en charge de ces dernières sur le plan psychologique et médical. Là encore, l’état doit être au premier plan de l’action ; c’est sa responsabilité de réparer s’il n’a pas su ou s’il n’a pas pu protéger. Et c’est seulement à la suite de cette action de l’état, ou en parallèle, que le tissu associatif peut intervenir pour offrir ses précieuses ressources. Récupérer la confiance en soi et en l’autre, réparer son estime de soi, revivifier le respect de soi est souvent un long et douloureux parcours.

Enfin, toujours dans l’après la violence, il y a le sort des agresseurs. Et là, il faut que la punition soit exemplaire ! Exemplaire, c’est-à-dire qu’elle ait une valeur d’exemple. Que tous les outils policiers, judiciaires, législatifs soient modifiés, optimisés pour que cette exemplarité soit bien réelle. Il n’y a rien de pire pour une victime que de voir son agresseur garder la tête haute. Le châtiment est alors pire encore que l’agression car la notion de justice perd de son sens, de sa valeur, de sa crédibilité.

Une punition exemplaire, cela signifie parfois une privation de liberté (je parle d’une privation réelle, pas d’un sursis). Et parfois il est impératif de frapper au portefeuille car les deux principaux pouvoirs dont use un agresseur sont le pouvoir de sa force physique et/ou celui de sa force financière. Il est nécessaire de le castrer des deux côtés. Ce troisième impératif, celui de l’exemplarité de la peine, impose vraiment d’oublier mollesse, scrupules et vains espoirs de resocialisation. Il impose de faire appliquer des lois aussi extrêmes que le sont les conséquences des violences subies par les victimes.

Et c’est là que se fait jour un phénomène très pervers. Car voyez-vous, je crois qu’une immense majorité de gens seraient d’accord sur ce que je viens de dire à propos des violences sexuelles. Il suffit pourtant que je dise la même chose concernant la punition à propos d’autres formes de violences pour qu’aussitôt cette majorité de gens se divisent en plusieurs groupes et que je sois taxé d’extrémisme. Elle est là, la perversion : on a tellement distribué les rôles dans le paysage politique qu’aujourd’hui, en fonction de votre opinion, on vous colle une étiquette : la gauche molle pour la tolérance, la droite dure pour un cadre plus strict, l’extrême-droite pour des opinions extrêmes… Alors que finalement, tout le monde devrait être d’accord sur le fait que la loi doit être respectée et que, si elle est bafouée, il doit y avoir punition. Plus longtemps on a été tolérant, plus longtemps on s’est laissé déborder par l’intolérable, et plus la punition doit être sévère. Qu’il s’agisse de violences sexuelles, de violences policières, ou de violences envers la police, les pompiers, l’autorité en général, et bien sûr envers n’importe quel citoyen.

Alors, de peur d’être taxés d’extrémistes, beaucoup de gens se taisent et on s’imagine qu’ils sont tolérants. C’est un jeu très pervers qui a été imposé à la société.

(retrouver ce texte en video)





Samedi 16 décembre 2017

Y a-t-il toujours un surmoi dans le cerveau ?


Vous connaissez le poème de Victor Hugo intitulé "La conscience" ? C’est un poème qui parle du surmoi et de la culpabilité. Caïn vient de tuer son frère Abel et il s’enfuit pour échapper au châtiment de Dieu. Lorsqu’avec sa famille, il fait halte, il aperçoit un oeil qui le fixe dans la nuit. Il fuit encore jusqu’à la mer et se croit en lieu sûr. Mais à la nuit tombée, l’oeil est toujours là qui le regarde dans le noir. Caïn continue à fuir et cherche mille moyens de se protéger de ce regard qui le fixe  jour et nuit. Il se cache sous des tentes de peaux de bête, il fait construire un mur de bronze, une enceinte de tours, une ville entière avec des murs ayant l’épaisseur des montagnes. Mais l’oeil est toujours là qui le regarde. Alors Caïn demande à ce que l’on creuse une fosse dans laquelle il descend et demande à ce que l’on referme la fosse.

"Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre
Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,
L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn."

Cette oeil qui poursuit Caïn, c’est sa culpabilité, enfant de son surmoi. Un surmoi constitué chez chacun d’entre nous dans le creuset de l’Oedipe. Une instance née de l’introjection et de l’agrégation des interdits formulés par les parents et des lois imposées par la société. Loi, interdits, limites : c’est notre surmoi qui nous permet de vivre en relative harmonie les uns avec les autres. Mais voilà, que se passe-t-il si le surmoi est défaillant ? Peut-il arriver qu’il n’y ait pas de surmoi ? Ou que celui-ci soit réduit à l’épaisseur du papier à cigarettes ?

Il y a deux possibilités pour que cela soit effectivement le cas. La première, c’est que les parents eux-mêmes soient défaillants et ne dessinent pas le cadre qui doit être introjecté par l’enfant. Celui-ci continue donc à vivre dans une espèce de toute-puissance qui le conduit à trouver normal de vouloir tout, tout de suite,  à n’importe quel prix, fut-ce au prix de la violence.

La deuxième possibilité (qui peut s’ajouter à la première), c’est que le cadre de la loi ne soit pas suffisamment clair. Il n’est donc pas non plus introjecté par le sujet qui considère la loi comme une simple ligne pointillée qu’il est loisible et même drôle de franchir quand bon lui semble.

Or, en admettant qu’à la suite d’un acte répréhensible, un individu doté de si peu de surmoi soit arrêté et jugé, en quoi les peines actuelles auraient-elles une valeur d’exemple ? Le surmoi n’a rien d’un récipient que l’on peut remplir à souhait. Il n’est pas fait d’un matériau que l’on peut modeler à tout âge. Même si cela paraît choquant, il faut dire qu’il est des individus  mal construits et qui demeureront a-sociaux. Tant que de doux rêveurs continueront de prôner la tolérance et de croire béatement à une possible resocialisation, la majorité des citoyens vivra mal, car à la merci quotidienne de ces cailloux dans la machine sociale.

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Octobre 2017

Affaire Harvey Weinstein : la grande hypocrisie


L’affaire Harvey Weinstein reflète l’immense hypocrisie de nos sociétés. Tout d’abord, chapeau bas à la femme qui, la première, a eu le courage de dénoncer les faits. C’est grâce à elle que d’autres femmes ont pu enfin libérer leur parole. Et c’est grâce à ces victimes que, dans plusieurs pays, de nombreuses voix de femmes se sont élevées pour dire enfin ce qui était jusque là honteusement tu. Oui, donc chapeau bas à ces femmes.

Mais regardons les choses avec honnêteté. D’abord, dans son milieu, tout le monde savait, pour Harvey Weinstein, c’est évident. Et pas seulement à son propos, mais aussi à propos de quantité d’autres hommes comme lui, usant de leur pouvoir pour satisfaire leur appétit sexuel. Des Harvey Weinstein, il y en a partout autour de nous, dans tous les domaines, dans toutes les professions, dans tous les milieux, et à tous les échelons du pouvoir, jusqu’au plus petit niveau de pouvoir. Pourquoi ? Parce que le sexe et le pouvoir ont toujours entretenu des relations incestueuses. Il n’y a pas de sexe sans relation avec le pouvoir. Il n’y a pas de pouvoir sans la possibilité d’obtenir grâce à lui une gratification sexuelle. Or, le pouvoir est partout. Un médecin a du pouvoir sur ses patients. Un formateur a du pouvoir sur ses élèves. Un chef d’entreprise a du pouvoir sur ses employés. Le pouvoir implique toujours une emprise possible.

Alors oui, stigmatiser Harvey Weinstein comme on le fait aujourd’hui est lamentable d’hypocrisie. Maintenant que les faits sont au grand jour, laissons la justice travailler. Mais que des décisions soient prises ici et là pour débaptiser une rue, ou une cabine de plage, ou retirer un Oscar, quelle hypocrisie ! Quelle absurdité ! A trop vouloir montrer que l’on a les mains propres, à trop s’exhiber en justicier, on se déleste aisément de sa culpabilité.

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Septembre 2017

Analyste, et citoyen !


Il y a encore quelques années, j’étais farouchement opposé à toute idée de participer aux échanges sur les réseaux sociaux. J’aurais pu à la rigueur créer un groupe exclusivement composé de proches et d’amis, et user des réseaux pour partager les petites et grandes nouvelles de la vie. Je ne l’ai pas fait parce que d’autres moyens de communication étaient déjà à ma disposition pour remplir cette mission.
Il y avait une autre raison, professionnelle celle-là, et que comprennent sans aucun doute celles et ceux d’entre vous qui ont déjà un petit bagage analytique.
Et puis, à force de décortiquer jour après jour une partie de la masse d’informations déversées par les media, je me suis dit qu’il était impossible d’occuper pleinement ma place de citoyen sans réagir, sans permettre à des mots de circuler pour faire, parfois, écho chez d’autres. Je l’avais fait pendant la première partie de ma carrière, je ne pouvais pas me cacher derrière le prétexte du divan pour faire silence. Au mois d'août 2017, j’ai donc commencé à alimenter un compte Facebook et à réagir sur un compte Twitter.

Si je demeure persuadé que la place d’un analyste est derrière un divan et pas ailleurs (et surtout pas à amuser la galerie sur un media quelconque !), je suis également convaincu que le choix de notre métier n’implique pas seulement un engagement aux côtés des analysants. L’analyste est d’abord un citoyen, et s’il veut occuper cette place de citoyen, toute cette place, alors il doit aussi s’impliquer dans la vie de la société. Dire ce qui le touche, le bouleverse, l’horrifie, donner son sentiment, dire ses accords et ses refus, mettre son coeur et sa raison en mots.

Mais pas seulement ! Pas seulement parce que la présence sur les réseaux sociaux peut également servir la citoyenneté d’une autre façon. Être présent, c’est réagir pour vérifier une information, pour démonter les rumeurs, pour faire circuler des prises de position importantes, courageuses, éclairantes. C’est en quelque sorte veiller, chacun à sa place et à son échelle, sur la démocratie, se montrer présent et intransigeant face à toute forme de désinformation, de manipulation, de prise de pouvoir, d’emprise.

Ah, bien sûr, ce choix demande un peu de temps. On ne réagit pas à une information sans prendre la peine de la vérifier. Mais je trouve que cela en vaut la peine, pour le plus grand nombre d’entre nous, aussi bien pour confirmer un événement ou une affirmation que pour l’infirmer, lorsque cela est nécessaire. Quand le gouvernement indien décide d’abroger le divorce par répudiation chez les musulmans, ce n’est pas n’importe quelle information. Cela concerne des millions de femmes qui étaient jusqu’à présent soumises à une emprise masculine telle qu’il suffisait à leur mari de prononcer trois mots pour qu’elles soient aussitôt répudiées et livrées à elles-mêmes. Non, ce n’est pas n’importe quelle information et un citoyen ne peut fermer les yeux sur cela.

Quand une attaque au couteau se produit en Finlande, on pourrait se dire « encore un attentat terroriste », mais ce n’est pas n’importe quelle information. C’est un attentat dans un pays dans lequel on ne s’attend pas à ce genre d’événements. C’est d’autant plus déstabilisant et cela doit nous interpeller en tant que citoyens. On ne peut se couper du monde et se désintéresser de tout ce qui se passe, aussi bien au coin de notre rue qu’à l’autre bout du monde. Sinon, à quoi bon les veilleurs ? A quoi bon les citoyens engagés qui donnent de leur temps pour démonter les désinformations ? Serions-nous aussi libres s’ils n’existaient pas ? Et comment occuper une place de citoyen, avec le droit à la parole dont nous avons le privilège de jouir dans notre pays, si nous n’usons pas de ce droit ?

Alors voilà ! Quand je lis qu’il est décevant de me voir retransmettre ce genre d’information sur les réseaux sociaux, je veux répondre que cela fait partie de ma place de citoyen, et si certains d’entre vous ne veulent pas occuper cette place, quelle qu’en soit la raison, moi je compte bien continuer à l’occuper. Et si le résultat en est modeste, ce n’est pas grave. Comme dit Pierre Rabhi, je fais ce que je peux à ma place et à mon échelle. C’est ma part du colibri.

(retrouver ce texte en video)